Depuis plusieurs années, l’idée d’une transition énergétique dans le secteur maritime grâce à l’électrification des navires a gagné du terrain. Pourtant, contrairement au transport routier, son adoption demeure lente et hétérogène, freinée par des obstacles structurels, économiques et juridiques.
Un état des lieux contrasté
Si le concept de bateaux électriques existe depuis longtemps, la prise de conscience de l’impact du transport maritime sur le réchauffement climatique donne plus de crédibilité à cette solution. Les avancées technologiques issues du transport routier électrique, notamment en matière de batteries plus performantes et abordables, ouvrent des opportunités nouvelles pour les navigations. Toutefois, ces avancées ne suffisent pas à lever tous les freins, notamment du fait de la diversité des acteurs du secteur maritime : Contrairement à l’industrie automobile, la construction navale est composée de petites séries et d’une multitude de chantiers, des usages et des environnements marins divers engendrant des besoins variés, ce qui complique l’uniformisation des solutions technologiques.
Une adoption inégale selon les segments
Le transport fluvial apparaît aujourd’hui comme le secteur le plus avancé en matière d’électrification, notamment grâce aux Jeux Olympiques de Paris 2024 qui ont catalysé des investissements. Plus de 8 millions d’euros ont ainsi été alloués par Voies Navigables de France (VNF) pour la modernisation de 32 bateaux électriques ou hybrides. En revanche, en mer, seuls quelques secteurs spécifiques, comme l’aquaculture ou le transport de passagers, ont amorcé une transition vers l’électrique. En Norvège, pays pionnier dans ce domaine, de nombreux projets démontrent la faisabilité technique et économique de cette transition.
Les défis à surmonter
1. Un cadre économique défavorable
Contrairement aux attentes, le coût du pétrole n’a pas explosé, tandis que celui de l’électricité demeure élevé, notamment en raison de la modernisation des infrastructures. De plus, les exonérations fiscales sur les carburants fossiles faussent la compétitivité des solutions électriques.
2. L’hybridation en soutien pour répondre aux besoins d’autonomie
L’électrification reste principalement viable pour certains usages côtiers ou sur les voies navigables intérieures. Les traversées longues, comme la liaison continent-Corse, ne peuvent être envisagées en 100 % électrique en raison des contraintes d’autonomie. L’hybridation avec la motorisation aux e-fuels restera en conséquence nécessaire. Mais les e-fuels étant très énergivore, l’usage de la batterie devra donc être optimisé.
3. Un manque de standardisation des infrastructures de recharge
Si les normes automobiles offrent une base, elles nécessitent des adaptations pour le maritime, notamment en matière de mise à la terre des connexions en courant continu. Le développement des infrastructures de recharge dans les ports représente un défi financier majeur, nécessitant des investissements lourds qui doivent être amortis sur le long terme.
Un tournant réglementaire imminent
Le cadre réglementaire européen constitue un levier puissant pour accélérer la transition. Plusieurs directives et règlements imposent des objectifs de réduction d’émissions et le déploiement d’infrastructures adaptées :
FuelEU Maritime : obligations progressives de réduction des émissions des carburants maritimes dès 2025, avec un objectif zéro émission en 2050.
AFIR (Alternative Fuels Infrastructure Regulation) : développement d’infrastructures de recharge en électricité pour les navires à quai.
Règlement MRV : surveillance et transparence des émissions des navires opérant dans l’UE.
Ces mesures forceront les acteurs du secteur à intégrer progressivement des solutions décarbonées.
Le rôle clé des ports et des pouvoirs publics
L’électrification des ports constitue un enjeu majeur. Ceux-ci devront intégrer des infrastructures complexes, alliant production d’énergie renouvelable et stockage sous forme de batteries, afin de répondre aux besoins des navires tout en garantissant la stabilité du réseau. Or, la question du financement reste ouverte : les pouvoirs publics, déjà contraints budgétairement, devront arbitrer entre subventions directes, aides indirectes et incitations réglementaires.
Perspectives et leviers d’action
Pour que le marché arrive à maturité, il est essentiel que :
1- Les acteurs du secteur maritime se structurent pour parler d’une seule voix et faciliter les adaptations réglementaires et normatives.
2- Les infrastructures de recharge se développent de manière progressive et adaptée aux besoins réels, afin d’éviter des investissements précipités et peu rentables.
3- Les technologies issues du transport routier continuent de bénéficier au maritime, avec une mutualisation des développements autour des batteries et de la recharge rapide.
4- Les pouvoirs publics adaptent et harmonisent leurs politiques pour favoriser la transition énergétique de manière objective.
Conclusion
L’électrification du transport maritime représente une opportunité unique pour réduire son impact environnemental, mais elle ne pourra se faire sans une mobilisation forte des acteurs publics et privés. Si les avancées technologiques offrent désormais des solutions viables, leur déploiement à grande échelle nécessitera des investissements, une régulation ambitieuse et une volonté politique affirmée. La transition est en marche, mais elle exige des efforts collectifs pour s’inscrire durablement dans le paysage du transport maritime de demain.